La Reine Isis, Mère et Reine de l'Univers…

La tombe du Pharaon Thoutmosis III, dans la Vallée des Rois, est d'un accès difficile; il faut d'abord grimper un escalier métallique installé par le Service des antiquités, puis s'engager dans un étroit boyau qui s'enfonce dans la roche. Les claustrophobes sont contraints de renoncer, l'effort est pourtant récompensé car, au terme de la descente, l'on découvre deux salles, l'une au plafond bas dont les murs sont décorés de figures de Divinités, et l'autre plus vaste, la Chambre de Résurrection. Sur ses parois, les textes et les scènes de l'Amdouat, "Le livre de la Chambre Cachée" qui révèle les étapes de la résurrection du Soleil dans les espaces nocturnes et de la transmutation de l'âme royale dans l'au-delà.

Sur l'un des piliers, une scène remarquable : une Déesse, sortant d'un arbre, donne le sein à Thoutmosis III. Ainsi allaité pour l'Eternité, le Pharaon est perpétuellement régénéré. Le texte hiéroglyphique nous donne l'identité de cette Déesse à la générosité inépuisable : Isis. Mais Isis est aussi le nom de la Mère terrestre de ce roi, une Mère dont le visage a été préservé par une statue retrouvée dans la fameuse cachette du temple de Karnak, les joues pleines, paisible, élégante, la Mère Royale Isis porte une coiffure à longues tresses et une robe à bretelles, assise, la main droite posée…

La Passion et la Quête d'Isis…

Isis la Grande avait régné sur les Deux Terres, la Haute et la Basse Égypte, bien avant la naissance des dynasties. En compagnie de son époux Osiris, Elle gouvernait avec sagesse et connaissait un bonheur parfait. Vint le jour où Seth, le frère d'Osiris, convia ce dernier à un banquet. Il s'agissait d'un guet-apens, puisque Seth était décidé à assassiner le roi pour prendre sa place. Utilisant une technique originale, le meurtrier demanda à son frère de s'allonger dans un cercueil pour vérifier s'il était bien à sa taille. Imprudent, Osiris accepta. Seth et ses acolytes rabattirent et fixèrent le couvercle et jetèrent le sarcophage dans le Nil.

Les détails de cette tragédie sont connus par un texte de Plutarque, initié aux mystères d'Isis et d'Osiris ; les sources plus anciennes n'évoquent que la mort tragique d'Osiris, dont les malheurs se poursuivirent, car son cadavre fut découpé en plusieurs morceaux. A ce moment, Seth fut persuadé que son frère était à jamais anéanti.

Mais Isis, la Veuve, refusa la Mort...

Mais que pouvait-elle faire, sinon pleurer son mari martyrisé ? Un projet insensé naquit en son cœur : retrouver chaque morceau du cadavre, le reconstituer et, grâce à 1a magie sacrée dont elle connaissait toutes les formules, lui redonner vie.

Débuta la quête d'Isis, patiente et obstinée. Et Elle crut réussir ! Toutes les parties du corps furent réunies, sauf une : le sexe d'Osiris, qu'avait avalé un poisson. Cette fois, Isis n'avait plus qu'à renoncer.

Mais Elle persévéra : convoquant sa sœur Nephtys, dont le nom signifie "La Maîtresse du Temple ", Elle organisa une veillée funèbre. Je suis ta sœur bien-aimée dit-Elle au cadavre d'Osiris reconstitué… Ne t'éloigne pas de Moi, je t'appelle ! N'entends-tu pas ma voix ? Je viens vers toi, aucun espace ne doit me séparer de toi ! Pendant des heures, Isis et Nephtys, au corps pur, entièrement épilées, portant des perruques bouclées, la bouche purifiée avec du natron (du carbonate de sodium), prononcèrent des incantations dans une chambre funéraire obscure et parfumée à l'encens. Isis invoqua tous les temples et toutes les villes du pays pour qu'ils s'associent à sa peine et fassent revenir de l'au-delà l'âme d'Osiris. La veuve prit le cadavre dans ses bras, son cœur battit d'Amour pour lui, et Elle lui murmura à l'oreille : Toi qui aimes la lumière, ne marche pas dans les ténèbres.

Hélas, le cadavre d'Osiris demeura inerte...

Alors, Isis se transforma en milan femelle, battit des ailes pour redonner le souffle de vie au défunt et se posa à l'emplacement du sexe disparu d'Osiris qu'elle fit magiquement réapparaître.

J'ai joué le rôle d'un Homme…
Bien que Je sois une Femme...

Les portes de la mort s'ouvrirent devant Elle, Isis perça le secret le plus essentiel, celui de la résurrection… Elle agit comme aucune Déesse n'avait agi auparavant. Elle, qu'on nomme "la Vénérable", jaillie de la lumière, issue de la pupille d'Atoum (le principe créateur), parvint à faire revenir celui qui semblait parti à jamais et en plus à être fécondée par lui.

Ainsi fut conçu leur fils Horus, né de l'impossible union de la Vie et de la Mort. Evénement ô combien important, puisque cet Horus, enfant né du mystère suprême, était appelé à monter sur le trône de son père, désormais monarque de l'au-delà et du monde souterrain.

Seth ne s'avoua pas vaincu. Une seule solution : tuer Horus. Consciente du danger, Isis cacha son fils dans les fourrés de papyrus du Delta. La maladie, les serpents, les scorpions, l'assassin qui rôde... Les dangers ne manquèrent pas, mais Isis la Magicienne réussit à préserver l'enfant Horus de tout malheur.

Seth n'admit pas son échec. Au lieu de s'incliner, il contesta la légitimité d'Horus, pourtant surnaturelle, et provoqua la réunion du tribunal des Divinités afin de faire condamner l'héritier d'Osiris. Ce tribunal siégeant sur une île, Seth rusa pour qu'une décision inique fût adoptée : que le passeur interdise à toute femme de descendre dans sa barque. Isis ne pourrait donc plaider sa cause.

Comment la veuve aurait-elle renoncé, après avoir subi tant d'épreuves ? Elle convainquit le passeur en lui remettant un anneau d'or, se présenta devant le tribunal, vainquit la mauvaise foi et les arguments spécieux de Seth et fit acclamer Horus comme Pharaon légitime.

Epouse parfaite, Mère exemplaire, Isis devint aussi la garante de la transmission du pouvoir royal. Son nom ne signifie t'il pas "Le Trône" ? On s'aperçoit que, selon la pensée symbolique égyptienne, c'est le Trône, autrement la Grande Mère et la Reine Isis, qui fait naître le Pharaon.

Isis, Magicienne et Connaissante…

Isis est la Femme-Serpent qui devient I'Uraeus, le Cobra Femelle se dressant au front du Roi pour détruire les ennemis de la Lumière ; il faudra une désastreuse évolution et une méconnaissance du symbole premier pour que la Bonne-Déesse Serpent devienne le reptile tentateur de la Genèse et fourvoie au premier couple Adam et Eve. Isis et Osiris, au contraire, affirment le vécu d'une connaissance lumineuse grâce à l'Amour et au-delà de la mort.

Sous La forme de l'étoile Sothis, Isis annonce et déclenche la crue du Nil ; en pleurant sur le corps d'Osiris, Elle fait monter l'eau bienfaisante qui dépose le limon sur les berges et assure la prospérité du pays. La chevelure d'Isis ne forme-t-elle pas les touffes de papyrus émergeant du fleuve ?

Cette magie cosmique d'Isis naît de sa capacité de connaissance des mystères de l'Univers et, parmi ceux-ci, du nom secret de Râ, incarnation de la lumière divine. Certes, le Cœur d'Isis était plus habile que celui des bienheureux et il n'était rien qu'elle ignorât au Ciel et sur Terre... Sauf ce fameux nom secret de Râ que ce dernier n'avait confié à personne, pas même aux autres divinités.

Isis partit à l'assaut du bastion. Recueillant un crachat de Râ, Elle le mêla à la terre et en forma un serpent. Elle cacha ce reptile magique dans un buisson placé sur le chemin du Dieu ; quand il passa, le reptile le mordit. Le cœur de Râ brûla, il trembla, et ses membres devinrent froids. Bien qu'il fût hors d'atteinte de la mort, le poison lui infligea une pénible souffrance et personne ne parvint à le guérir.

Isis intervint. Lui redonner la santé ? Oui, c'était possible... Mais à condition que Râ lui confiât son nom secret. Le Soleil Divin tenta de ruser et lui en donna plusieurs, sans mentionner le bon. Intuitive, Isis ne tomba pas dans le piège. Râ, épuisé, fut contraint de lui révéler son véritable nom… Isis le guérit et garda à jamais le secret pour Elle.

Les lieux d'Isis…

Chaque partie du corps d'Osiris donna naissance à une province ; l'Egypte entière fut assimilée à l'époux ressuscité d'Isis qui anima la totalité du pays et se trouva donc partout chez Elle.

Pourtant, lorsque l'on sillonne l'Égypte, on découvre trois lieux plus particulièrement liés à Isis, en allant du nord au sud : Behbeit el-Hagar, Dendérah et Philae.

Behbeit el-Hagar, dans le Delta, est un site inconnu des touristes. Lorsqu'on y parvient, après être sorti d'un dédale de petites routes, la déception est vive. Que reste-t-il du grand temple d'Isis sinon un amoncellement d'énormes blocs de granits ornés de scènes rituelles ? Isis fut vénérée ici, mais son temple fut démantelé. On l'utilisa comme carrière, sans nul respect pour son caractère sacré. En se promenant parmi les herbes folles, comment ne pas songer à l'époque où se dressait un sanctuaire colossal dédié à la Maîtresse du Ciel ?

C'est à Dendérah, en Haute-Égypte, qu'est symboliquement située la naissance d'Isis. Le sanctuaire de la Déesse Hathor n'est que partiellement conservé, mais demeurent le temple couvert et le mammisi, temple de la naissance d'Horus, ainsi qu'un petit sanctuaire où, selon les textes, la belle Isis est venue au monde avec une peau rose et une chevelure noire. C'est la Déesse du ciel qui lui donna le jour, tandis qu'Amon, le principe- caché, et Chou, l'air lumineux, lui octroyaient le souffle de vie.

A la frontière sud de l'Égypte ancienne trône Philae, l'île-temple d'Isis. Ici vécut la dernière communauté initiatique égyptienne qu'anéantirent des chrétiens fanatiques. Menacés de destruction par la mise en eau de la haute digue, le grand barrage d'Assouan, les temples de Philae furent démontés pierre par pierre et remontés sur un îlot voisin. La "Perle de l'Égypte" fut ainsi sauvée des eaux. Y séjourner, ne fût-ce que quelques heures, est une expérience inoubliable.

Conformément à la volonté des Égyptiens, les rites continuent d'être célébrés grâce aux hiéroglyphes gravés dans la pierre ; la présence d'Isis est tout à fait palpable et l'on entend les paroles prononcées lors des cérémonies par les prêtresses de la grande Déesse Isis, Créatrice de l'Univers, Souveraine du Ciel et des Etoiles, Maîtresse de la vie, régente des Divinités, Magicienne aux excellents Conseils, Soleil Féminin, qui scelle toute chose de Son sceau…

Les Hommes vivent sur Ton ordre,
Rien n'est réalisé sans Ton accord.

L'éternité d'Isis…

Victorieuse de la mort, Isis survécut à l'extinction de la civilisation égyptienne. Jouant un rôle majeur dans le monde hellénique, jusqu'au VIème siècle après Jésus-Christ, son culte se répandit dans tous les pays du bassin méditerranéen et même au-delà. Elle devint la Protectrice de nombreuses confréries initiatiques, plus ou moins hostiles au christianisme, qui la considéraient comme le symbole de I' omniscience, Détentrice du secret de la Vie et de la Mort, et capable d'assurer le salut de ses fidèles.

Mais Isis n'exigeait pas qu'une simple dévotion…

Pour la connaître, ses adeptes devaient respecter une ascèse, ne pas se contenter de la croyance mais gravir l'échelle de la connaissance et franchir les différents degrés des mystères. Étant le passé, le présent et l'avenir, la Mère Céleste à l'Amour infini, Isis fut longtemps une concurrente redoutable du christianisme. Mais même le dogme triomphant ne parvint pas à anéantir l'antique Déesse ; dans l'hermétisme, si présent au Moyen-âge, Elle demeura "La Pupille de l'Œil du Monde, le regard sans lequel la vraie réalité de la vie ne saurait être perçue.

Isis ne se dissimula t'Elle pas sous les habits de la Vierge Marie, ne prit-Elle pas le nom de "Notre Dame", à laquelle furent dédiées tant de cathédrales et d'églises ?

Isis, Modèle de la Femme égyptienne…

Une civilisation se modèle sur un mythe ou un ensemble de mythes. Alors que, dans le monde judéo-chrétien, Ève est pour le moins suspecte, d'où l'indéniable et dramatique déficit spirituel des femmes modernes régies par ce type de croyance, il n'en allait pas de même dans l'univers égyptien. La femme n'était la source d'aucun mal et d'aucune dénaturation de la connaissance, bien au contraire. C'est elle, à travers la grandiose figure d'Isis, qui avait affronté les pires épreuves et découvert le secret de la résurrection.

Modèle des Reines, Isis fut aussi celui des épouses, des mères et des femmes les plus humbles. A la fidélité, Elle ajoutait un courage indestructible face à l'adversité, une intuition hors du commun et une capacité à percer le mystère. Sa quête ne servait-elle pas d'exemple à toutes celles qui cherchaient à vivre l'Eternité ?

Christian Jacq, Les Egyptiennes…

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