Divine Tiyi…



La personnalité de la reine Tiyi telle qu’elle apparaît à la lumière de l’archéologie et des sources littéraires historiques semble tout à fait révélatrice des changements politiques marquant la fin de la 18ème dynastie. En effet, si rien n’atteste l’existence d’un conflit réel entre le clergé du dieu de Thèbes, Amon, et la royauté en tant qu’institution politique, de nombreux éléments semblent montrer la volonté des rois de s’écarter du pouvoir des prêtres amoniens. L’évolution est lente entre le moment où Amon, dieu aux origines obscures, devient la divinité royale par excellence (cela commence au Moyen Empire mais est accentué au Nouvel Empire après que les princes de Thèbes ayant chassé les Hyksôs aient réunifié le pays sous la protection du dieu) et celui où –à l’époque d’Akhenaton – la monarchie essaie d’éliminer le pouvoir trop important qu’il est devenu par le biais de ses prêtres.

Le rôle joué par Tiyi en tant que reine, mère de roi et déesse, est prépondérant et marque un moment capital de cet affrontement politique. Ce que les Égyptiens de son temps, sous les ordres de son mari Amenhotep (III) Nebmaâtrê, nous ont laissé d’elle nous montre peu de choses de la femme qu’elle fut mais nous permettent d’apercevoir la place politique qu’elle tint aux cotés du roi.

Son Mariage :

On a longtemps considéré que les scarabées édités par Amenhotep III visaient à présenter, voire à imposer, une roturière sur le trône d’Égypte en informant les fonctionnaires du royaume de son identité et de celle de ses parents. Or, si l'on oublie l’image véhiculée trop longtemps de la folle passion du roi pour une jeune femme intelligente, belle mais de condition modeste, et de son souci de l’imposer envers et contre toutes les traditions comme souveraine l’obligeant à outrepasser les règles élémentaires régissant la transmission de la royauté, on doit surtout les considérer comme un geste politique visant à informer, car il s’agit bien de textes d’information, le royaume de l’alliance entre deux familles : la famille royale d’une part et une famille qu’il ne faut surtout pas minimiser et qui devait être à l’époque d’une importance religieuse et politique considérable.

Si l'on se replace dans le contexte politique et religieux du XIVème siècle avant J.-C. on s'aperçoit que la monarchie de la fin de la XVIIIème dynastie tente par différents moyens de s’éloigner du clergé d’Amon ou de le maîtriser. Dès le règne de Touthmosis IV quelques signes montrent déjà qu’un changement de politique s’opère de la part couronne vis-à-vis du clergé d’Amon à ce point enrichi par les rois précédents qu’il est devenu un contre-pouvoir trop important. En fait depuis Amenhotep II l’antique culte solaire d’Héliopolis, déclinant fortement depuis le Moyen Empire au profit de l’ascension d’Amon, est réactualisé par la couronne et Touthmosis IV s’attache particulièrement aux cultes solaires de la région de Memphis ainsi que peut en témoigner la stèle placée entre les pattes du Sphinx de Guizèh racontant comment le jeune prince est devenu roi par la bonne volonté dudit Sphinx lui-même entité solaire. Amenhotep II et Touthmosis IV agissent en fait comme s’ils désiraient s’écarter de la prééminence absolue d’Amon pour tout ce qui concerne l’encadrement religieux du pouvoir royal. Ils rappellent ainsi qu’avant Amon, et pendant des siècles, les rois étaient liés à d’autres divinités.

Mais c’est surtout sous le règne de son fils, Amenhotep III, que les événements vont se précipiter préparant et favorisant la soi-disant "révolution religieuse" d’Akhenaton, qui n’est en fait que l’éradication temporaire d’un parti politique jugé trop puissant. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le mariage d’Amenhotep III et de la fille de Youya et Touya.

Les Parents de Tiyi :

Il est possible que le père de Tiyi, Youya soit lié à la famille de Moutemouïa - la mère d’Amenhotep III - et ses titres, nombreux font de lui un des premiers fonctionnaires d’Égypte, tant sur la plan politique que religieux mais ces deux domaines sont impossibles à séparer en ce qui concerne l’Égypte antique. Il appartient donc indirectement à la famille royale que ses titres montrent qu’il n’est aucunement lié au clergé d’Amon. L’importance accordée à Moutemouïa durant le règne de son fils, son union avec Amon dont découle la naissance d’Amenhotep III, cœur du programme religieux du "nouveau" temple de Louxor autorise le roi à se placer indiscutablement au dessus du clergé de Karnak. Cette importance rejaillit obligatoirement sur Tiyi, nouvelle reine d’Égypte.

Son épouse, Touya, n’est pas moins importante que lui. Ses titres, nombreux également, - elle est, entre autre, Mère royale de la Grande Épouse royale, Supérieure du harem d’Amon, Supérieure du harem de Min, Chanteuse d’Amon, Chanteuse d’Hathor, Louée d’Hathor - font d’elle un des personnages éminents de la société d’alors et tout porte à croire qu’elle appartient à l’illustre famille d’Ahmes-Nofretari - mère d’Amenhotep Ier le fondateur de la XVIIIème dynastie. Plus tard, tous deux furent divinisés par les artisans de Deir el Medineh, entre autre et là encore, ce lien familial illustre explique que le choix se soit porté sur Tiyi.

L’union de la royauté avec une telle famille va permettre au roi et à son entourage de radicaliser leur politique vis-à-vis d’Amon et de ses prêtres. Amenhotep III est le premier souverain à se faire diviniser de son vivant ce que prouve le programme architectural du règne : théogamie de Louxor, c’est à dire le récit de l’union entre Amon et la mère du roi dont nous avons déjà parlé, découverte de la statue de culte de la personne royale dans la cour du même temple et surtout construction, loin au sud du temple de Soleb, au Soudan, consacré essentiellement aux fêtes jubilaires du roi et à sa transformation en entité divine à part entière. Amenhotep Nebmaâtrê est le disque resplendissant et le soleil de tous les pays. Mais il ne peut le faire que parce qu’il y est aidé, poussé, par une Entité Divine Nouvelle qui réside dans un sanctuaire nouveau, celui de Sédeinga également au Soudan, et qui n’est autre que Tiyi que l’on a transformée en déesse pour les besoins du roi.

C’est le même schéma qui sera suivi par Akhenaton et Néfertiti en Akhetaton, puis reprit intégralement par Ramsès II et Néfertari dans les deux sanctuaires d’Abou Simbel. C’est également ainsi que l’on peut analyser la scène du temple de Louxor (salle à quatre colonnes précédant le sanctuaire d’Alexandre) dans laquelle le roi est représenté en roi mais la reine, qualifiée de Divine Epouse, est assimilée à Hathor. C’est elle qui va permettre, en tant que Déesse, au roi de devenir le Dieu Rê à l’issue des cérémonies relatées.

Tiyi devient donc la matière première du Dieu Amenhotep, la clef de voûte d’un programme politique prémédité. Elle n’est pas dans la mouvance amonienne, n’a rien à voir avec ses prêtres et sa famille est suffisamment illustre et puissante pour épauler la monarchie. Car il s’agit bien de cela, ce mariage de deux enfants (Amenhotep monte sur le trône vers l’âge de dix ans et Tiyi vit au moins douze ans après sa mort, ils sont donc de très jeunes enfants lorsqu’on les marie) scelle l’alliance politique de deux partis contre un troisième. Les inscriptions des scarabées d’Amenhotep III prennent donc un tout autre sens, on n’y présente ni Tiyi ni ses parents, on y informe simplement les hauts fonctionnaires du royaume de l’union des deux familles. La seule raison qui permet d’expliquer l’absence des titulatures de Youya et Touya de ces inscriptions (les textes, très courts, sont toujours identiques : "le nom de son père est Youya, le nom de sa mère est Touya ") est que leur famille est déjà connue de tous. S’il s’agissait d’imposer des roturiers, comme on l’a trop souvent écrit, sur le devant de la scène, on imagine sans mal que leurs fonctions et leurs titres auraient été mis en avant de façon à faire accepter cette union.

Enfin, il ne faut pas oublier un élément essentiel prouvant la force de l’union des deux familles : l’inhumation de Youya et de Touya dans la nécropole royale de Thèbes (KV 46). Là encore, il faut oublier tous les clichés romantiques. La faveur dont jouit, auprès du roi, la famille de la reine, n’est pas due à de quelconques sentiments. Ceux-ci ne doivent pas être exclus car ils existaient à n’en pas douter, mais tout ce qu’ont entrepris les souverains relève systématiquement d’une intention politique, leur vie privée n’étant jamais étalée aux yeux de tous. C'est bel et bien la conséquence politique logique de l’union de Tiyi et d’Amenhotep III.

Ce mariage est important, voire capital, puisqu’il permet à la monarchie de s’écarter de la tradition enfermant la famille royale dans le carcan d’Amon : Tiyi et ses parents amènent un souffle nouveau, la reine permettant au roi de se réaliser pleinement et indépendamment des prêtres d’Amon. Le rôle politique de la souveraine.

Les attributions religieuses de Tiyi vont mettre au service du roi un personnel nouveau. Autour de Sédeinga bien sûr, gérant les domaines donnés à la nouvelle Déesse pour permettre au temple de vivre, mais également sur le vaste domaine de Djaroukha donné à la reine par le roi en l’an 11 et qui ne peut être considéré comme un présent révélateur des sentiments d’Amenhotep pour sa femme. Une nouvelle fois, le don d’un vaste lac à la reine à des implications politiques et économiques.

Comme on l’a très bien démontré, le lac en lui-même ne représente rien, il n’est qu’un réservoir d’irrigation pour un domaine agricole très vaste si l’on considère l’étendue du lac qui est de 2.000 mètres de long par 400 de large. On devine en fait que le roi dote son épouse de revenus différenciés des revenus de la couronne comme il doterait n’importe quelle Divinité après la construction d’un nouveau sanctuaire (Tiyi possède, en outre, d’autres domaines le long de la vallée du Nil).

À côté de cela, Tiyi, nous l’avons vu, ayant permit pleinement la divinisation du roi, celui-ci peut entreprendre la construction de nouveaux temples pour l’Entité Solaire qu’il est devenu (Louxor et Soleb essentiellement), les doter de domaines et d’un personnel religieux propre et cela va sans dire, dévoué à la couronne. Le règne voit l’apparition d’hommes nouveaux, attachés au couple royal et remplaçants, sans les supprimer, les prêtres d’Amon dans leurs prérogatives. La monarchie, d’une façon très subtile puisque jamais elle ne toucha aux privilèges d’Amon, évitant par-là même contestation et révolte, reprend ses droits, n’hésitant pas à placer ses serviteurs proches aux commandes des grandes institutions amoniennes.

Ainsi Âanen, frère de Tiyi, ou Iÿ, intendant de la reine, furent-ils tous deux seconds prophètes d’Amon. La charge est prestigieuse, certes, mais elle est surtout politique puisque c’est le Second Prophète et ses fonctionnaires qui sont chargés des ateliers, des champs et des tributs du dieu. En quelques mots, ce sont eux qui gèrent la fortune de la Divinité. Il est très révélateur, de plus, que la reine, nouvelle Divinité, se voit dotée d’un domaine personnel dans le propre domaine d’Amon, géré par un de ses intendants. Le personnel attaché à Tiyi est important et jouit d’une richesse révélatrice du rôle de leur maîtresse.

Il est bien évident de plus, que le fait même que Tiyi ait donné deux héritiers au trône, le prince Touthmosis, décédé avant son père, et le prince Amenhotep, garanti au couple royal une parfaite autonomie en même temps qu’il renforce l’autorité de la reine. Même si l’on connaît d’autres épouses au roi (Gilukhepa et Tadukhepa, par exemple), les rênes du pouvoir restent dans un cercle restreint et sécurisant.

Tiyi voit ainsi son rôle politique grandir auprès de son époux, puis de son héritier. Des inscriptions la nommant ont été retrouvées sur des scarabées édités par son royal mari loin au-delà des frontières égyptiennes à Chypre, en Crète ainsi qu’à Mycènes. Elles montrent que Tiyi est étroitement liée à la politique extérieure d’Amenhotep III durant le règne de celui-ci. Les archives du site d’Akhetaton, capitale du royaume nouvellement fondée par Akhenaton, soulignent également, à plusieurs reprises, son importance tandis que le roi n’omet jamais de citer la reine à ses côtés, de la faire figurer sur ses monuments et que différentes représentations de Déesses possèdent ses traits.

De même, après la mort d’Amenhotep III, certains souverains étrangers préférèrent s’adresser à elle plutôt qu’à son fils, Amenhotep IV, futur Akhenaton : "Tiyi, ta mère, connaît toutes les paroles que j’ai échangées avec t[on] père. Personne d’autre ne les connaît".

Tiyi reste donc présente sur la scène politique mais n’interviendra bientôt plus que comme "Divinité", une intermédiaire entre Amenhotep/Dieu et son fils. La visite de la grande reine sur le site d'Akhetaton en l’an 12 n’est nullement une visite de courtoisie. Elle vient à l’inauguration d’un nouveau temple de la capitale dédié à son défunt mari et à elle-même, le Chout Rê. Akhenaton n’a de cesse de proclamer qu’il est le fils d’Aton et son seul interlocuteur malgré le rôle important revenant à Néfertiti. Or Aton, à la fin du règne d’Amenhotep III, est complètement assimilé au roi. Akhenaton étant bien le fils de son père, l’œuvre politico-religieuse de ce dernier l’autorise à aller plus avant dans la lutte contre le clergé d’Amon décidément puissant, Tiyi restant l’Entité Divine Féminine nécessaire à l’existence d’Amenhotep/Aton.

Dès lors, Akhenaton n’a nul besoin de reprendre le mythe de la naissance divine du roi "inventée" par Hatshepsout et reprise comme nous l’avons vu par Amenhotep III puisque ses parents sont des Dieux connus de tous et dont les temples, le dernier construit étant celui de Tiyi sur le site d'Akhetaton, sont riches. La venue de Tiyi renforce la politique de son fils : il est révélateur qu’une chambre soit prévue pour elle dans la tombe d’Akhenaton, alors qu’elle en possédait déjà une dans celle de son mari.

Sa mort :

De la disparition de Tiyi, on ignore à peu près tout. Il semblerait que Tiyi ait été emportée par la peste durant le règne de son fils à un âge certainement avancé. Mais de nombreux éléments font défaut. Quel était son âge exact ? Sous quelle année de règne d’Akhenaton disparaît-elle ? On sait qu’elle possédait un domaine sur le site d'Akhetaton, mais il y a peu de chance qu’elle y résidât ou qu’elle y mourut, on peut donc se demander quel était son lieu de résidence.

Il est à peu près sûr qu’Akhenaton fit venir et ensevelir sa mère dans sa propre tombe de la nécropole d'Akhetaton car de nombreux fragments d’un sarcophage de granit destiné à Tiyi y ont été retrouvés. Mais après l’abandon et la destruction de la ville (règnes d’Horemheb à Ramsès II), il semble bien que la dépouille de la reine ait été amenée à Thèbes et inhumée dans la tombe de son époux ainsi qu’en témoignent d’autres vestiges de mobilier funéraire au nom de Tiyi découverts dans ladite tombe et dont la date de fabrication remonte au règne d’Akhenaton. Ceci prouve qu’ils ont suivi la reine du site d'Akhetaton à Thèbes. Le corps de Tiyi n’est toujours pas identifié avec certitude. De nombreux doutes subsistent quant à son assimilation avec la momie dite de la "Vieille Dame", momie CGC n° 61070, découverte en 1898 dans la tombe d’Amenhotep II. Cette dernière a servi de cachette à des momies royales et à d’autres restes de momies de femmes datant de la XVIIIème dynastie et l'une d'elles pourrait tout à fait lui appartenir.

Quoi qu’il en soit, l’importance que Tiyi eut aux côtés de son époux ne se dément pas dans la mémoire collective pendant les décennies suivantes. On trouva dans la tombe de Toutankhamon des témoignages émouvants de la piété du jeune roi envers ses grands parents, en particulier un petit cercueil contenant une mèche de cheveux tressés de Tiyi. Et l’on sait par les peintures de la tombe d’Amenominet, Père divin dans le temple d ‘Amenhotep III ayant été en charge sous le règne de Séthi Ier ou celui de Ramsès II, que le culte d’Amenhotep se faisait conjointement à celui de la reine et qu'ils étaient représentés tous deux par de magnifiques statues polychromes longtemps après leur mort.

Origine de ce texte : www.tiyi-egyptologie.fr/reine.htm



© Pierre pour CROIX de LUMIERE. . .




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