Au Commencement, Dieu était une Femme...

C'est une véritable plongée dans la genèse de nos structures mentales et sociales qu'opère Jean Markale. Paru en 1972 et complété en 1989, La Femme Celte (éd. Payot) a marqué les esprits à l'époque de sa publication et reste d'une étonnante actualité. Peut-être parce que malgré les indéniables acquis sociaux obtenus depuis par les femmes, l'arrière-plan mythologique et fantasmatique de notre culture n'a pas vraiment changé. Et que les femmes ont tout juste regagné des droits qui étaient déjà les leurs chez les Celtes, il y a plus de 2000 ans.

Petit survol historico-mythologique : D'origine indo-européenne, les peuples celtes arrivent en Europe au premier millénaire avant notre ère. De la Galice à la Suisse, de l'Irlande à la Bretagne en passant par le pays de Galles et l'Écosse, ils imposent leur mode de vie patriarcal aux populations autochtones paysannes. Mais ils sont également influencés par la mythologie de ces sociétés pré-indo-européennes, qui donnent une importance majeure à la puissance féminine et vénèrent l'image de la Femme-Soleil, Déesse primordiale. Les Celtes conservent dans leur mythologie ce visage d'une femme souveraine.

Idéalisée et crainte…

La plupart des héroïnes des légendes celtes rappellent l'antique Déesse solaire. La femme est l'initiatrice, la messagère des dieux, celle qui introduit l'homme dans le monde des réalités supérieures. On retrouve cette image dans la littérature européenne du Moyen Age, notamment dans le cycle arthurien et l'amour courtois. Les poètes glorifient la femme, symbole de la beauté et de la perfection que l'homme doit conquérir. C'est elle qui donne au chevalier sa valeur.

Selon Jean Markale, c'est justement à cause de sa puissance que la femme a inquiété l'homme. Ne pouvant se passer d'elle, il l'a alors chargée d'une foule d'interdits teintés de culpabilité. Les Celtes semblent avoir été conscients de ce phénomène. Les légendes celtes, comme les mythes grecs et la tradition judéo-chrétienne, abondent de figures féminines dangereuses et fascinantes.

Dans la ville engloutie d'Ys, en Bretagne, règne une femme qui attend le moment propice pour réapparaître à la surface des eaux; les sirènes tentatrices et fatales qui séduisent Ulysse, Eve et le serpent, les femmes nocturnes, sorcières ou magiciennes, sont pour Jean Markale autant de symboles de la souveraineté féminine crainte et occultée, engloutie sous les eaux ou dans l'obscurité de l'inconscient. Égalité Sociale…

Malgré ces fantasmes, la condition sociale des femmes celtes était relativement avantageuse. Indépendantes, elles possédaient leurs biens propres et en usaient à leur guise. Le mariage était un simple contrat dont la durée n'était pas forcément définitive. La femme choisissait librement son époux. Celui – femme ou homme – qui possédait le plus de biens dirigeait le ménage et les affaires du couple.

Si leur fortune était égale, ils devaient se consulter pour toute décision. Le divorce pouvait s'obtenir par consentement mutuel, sans qu'il y ait «faute». Si le mari décidait d'abandonner sa femme, il devait s'appuyer sur des motifs graves, et elle pouvait le quitter en cas de mauvais traitements. Le «mariage temporaire» était également possible: avec l'accord de son épouse légitime, un homme pouvait prendre une concubine selon un contrat d'une durée d'un an jour pour jour, renouvelable.

Filles et garçons pouvaient hériter de leurs deux parents. Dans certaines situations, notamment dans les familles royales, la transmission des biens ou de la souveraineté se faisait par intermédiaire de la mère ou de l'oncle maternel. Tristan est ainsi l'héritier de son oncle Mark, et les héros des épopées irlandaises sont nommés «fils de» leur mère.

Les femmes faisaient la guerre aux côtés des hommes. Elles initiaient les jeunes hommes au combat et à la sexualité alors très libre. Pas encore frappée d'anathème par l'Eglise catholique, l'homosexualité était naturelle.

La condition des femmes se dégrada sous l'influence du christianisme romain. Aliénées, muettes, toujours subalternes, les femmes sont réduites à leur rôle procréateur. Le mariage est désormais un moyen d'assurer la stabilité sociale : la transmission du patrimoine passe donc par la seule filiation masculine. Le Mari Propriétaire…

On exige donc des femmes fidélité et virginité avant le mariage, on fait de leur sexualité une chose sale et honteuse. Si elles disposaient librement de leur sexe, cela menacerait l'équilibre construit par les hommes pour leur propre bénéfice. «Ce sont les sociétés les plus paternalistes, et par conséquent les sociétés qui considèrent le plus la femme comme une «machine à plaisir ou à reproduction», qui ont le plus insisté sur la sacro-sainte virginité des filles. Il faut dire que la fille vierge est le symbole le plus éclatant de la proie réservée à l'usage exclusif du propriétaire, le futur mari, pivot de cette société», écrit Jean Markale dans La Femme celte.

Avant de conclure que dans notre société moderne – où le travail n'est plus divisé selon la force physique, où la contraception et les analyses génétiques ont transformé la relation à la parentalité, ces inégalités garantes d'un certain ordre social ont perdu leur raison d'être. Reste Maintenant à Inventer une Autre Mythologie…

Anne Pitteloud



© Pierre pour CROIX de LUMIERE. . .




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