La Déesse Astarté
Jusque dans la Péninsule Ibérique…


Faisant escale dans ces différentes îles, les Phéniciens n’avaient plus que quelques miles à parcourir pour atteindre la péninsule ibérique. L’influence phénicienne se ressent jusqu’à Séville. Ainsi, certains types de poterie découverts dans le plus ancien niveau d’El Carambolo, à deux kilomètres à l’ouest de Séville, pourraient dater du VIIIe avant J.C.

C’est dans le cadre de ces découvertes qu’a été mise au jour une statuette d’Astarté, durant une campagne de fouilles menée dans les années 1960-1962. La statuette mesure 16,5 cm de haut et est faite en bronze massif, à l’exception du socle qui sert de promontoire à la Déesse et qui est évidé, sans doute pour permettre d’y encastrer un support. La Déesse est nue et assise, les pieds joints posés sur un socle, mais aucun siège n’est représenté pour qu’elle puisse prendre place. Le style de sa coiffure est égyptisant. Sur le socle est gravée une inscription (traduite par E. Lipinski) dont la traduction suscite encore aujourd’hui un débat. En effet, quatre traductions différentes de "strt hr" (ligne 4) ont été données : J. Ferron traduit l’expression par "Astarté-Horus" ; M. Weippert par "Astarté hourrite" ; M. Delcor par "Astarté de la grotte" et E.

Lipinski réfute toutes ces hypothèses pour la traduire par "Astarté à la fenêtre". L’origine même de la statuette ne peut nous aider à comprendre son utilisation et donc le sens du terme "strt hr" car elle est incertaine et difficile à préciser. En effet, cette statuette du VIIIe siècle avant J.C. n’est pas une œuvre d’inspiration locale, mais un objet vraisemblablement importé d’Orient. Son origine, sans aucun doute possible phénicienne, ne permet toutefois pas de décider si elle doit être attribuée à un atelier d’Egypte, de Chypre ou de Phénicie proprement dite. On peut penser par exemple que la statuette ait servi de monnaie d’échange lors d’un troc, quitte à recevoir une nouvelle fonction chez son dernier possesseur, en dehors de toute connotation religieuse. Ainsi, nous ne pouvons pas conclure qu’il existait un culte à Astarté dans les terres. A l’inverse, nous pouvons tout de même penser que le littoral, peuplé de Phéniciens, a accueilli un culte à la Déesse.

Toutefois, il nous est impossible de savoir lesquelles de ses fonctions étaient mises en valeur et dans quelles proportions. Sur la route du retour, les navigateurs phéniciens longeaient les côtes africaines. Ils fondèrent Carthage qui leur permettait de faire une escale sur ce long chemin. C’est à partir de ce site que les Phéniciens se propagèrent en Afrique du Nord.

Astarté se rencontre principalement en Tunisie. Il semble que ce soit dans ce pays qu’elle paraît de la façon la plus complète. En effet, nous l’y retrouvons dans ses fonctions de Déesse guerrière, mais aussi de protectrice de la fécondité et de la reproduction, à travers la pratique de la prostitution sacrée. Il semble même que sa fonction de protectrice des morts soit présente.

Au dossier d’Astarté dans ses fonctions guerrières, M’hamed Hassine Fantar apporte un élément important. Dans la région du Cap Bon au nord de la Tunisie, une forteresse a été identifiée et dans une large mesure dégagée, à Ras ed-Drek. Non loin de cette forteresse, on a découvert les vestiges d’un temple, incontestablement punique. La présence de la mer et de la forteresse a incité les historiens à attribuer le temple à une divinité en rapport avec la mer et la guerre. Or Astarté répond à ces deux conditions.

Un autre document nous permet de certifier la présence d’Astarté en Tunisie. Il s’agit d’une dédicace d’un sanctuaire consacré à la Déesse, retrouvée à Mididi et étudiée par Ahmed Ferjaoui. Cette dédicace datant du Ier siècle avant J.C. et inscrite sur le linteau de la porte d’un sanctuaire est importante car elle est une borne de plus, témoin de la pénétration de la religion sémitique, et plus particulièrement du culte d’Astarté, en Afrique. En effet, Mididi, situé à une douzaine de kilomètres à l’ouest de Mactar, est profondément reculé dans les terres. Ceci montre que le culte de la Déesse ne s’est pas contenté des comptoirs commerciaux et des colonies phéniciennes : il s’est infiltré dans les profondeurs de la Tunisie.

Néanmoins, nous n’avons pas assez d’informations concernant ce sanctuaire pour savoir s'il accueillait des fidèles venus honorer Astarté pour l’ensemble de ses fonctions ou bien pour une attribution particulière, telle que la protection des soldats, celle de la reproduction ou celle des morts.

En ce qui concerne cette dernière fonction, deux documents attestent sa présence en Tunisie. Tout d’abord, une sculpture représentant l’image de la Déesse coiffée de la dépouille d’un oiseau de proie dont les ailes se rabattent en guise de manteau sur la tunique de la déesse. Cette représentation a été découverte dans la nécropole de Sainte Monique à Carthage et date du IVe siècle avant J.C. La seconde image est celle de la Déesse tenant une colombe, son oiseau attribut. Cette figurine de terre cuite a été retrouvée dans la nécropole de Douimes et date du VIe siècle avant J.C. Le lieu de provenance de ces pièces et la représentation de l’oiseau sur chacune d’elle nous conduisent à dire qu’il pourrait s’agir d’Astarté dans ses fonctions de protectrice des morts.

Le tableau ne serait pas complet si nous n’abordions pas cette pratique caractéristique d’Astarté qu’est la prostitution sacrée. Selon l’historien Valère Maxime, les scènes de prostitution sacrée ne se déroulaient pas à Carthage, principale colonie phénicienne de Tunisie, mais à Sicca Veneria, où il existait un temple à Astarté-Vénus.

La sensualité des Carthaginois semble avoir été vive, mais la morale punique a été relativement stricte : le déclin du culte d’Astarté dès le Ve siècle avant J.C. aurait épuré la religion de la plupart des pratiques sexuelles qui ne subsistaient plus que pour s’assurer de la fécondité de la nature. Mis à part le sanctuaire de Sicca Veneria qui abritait ce type de pratique, il n’apparaît pas que la prostitution sacrée ait été d’usage courant dans ces contrées.

Sur ce territoire d’Afrique du Nord qu’est la Tunisie, Astarté ne se contente donc pas de protéger uniquement les soldats, comme en Egypte, ou de veiller à la fécondité et à la reproduction, comme à Chypre ; elle cumule les fonctions, comme elle le fait en Méditerranée orientale, sur sa terre natale. Nous pouvons penser que, Carthage étant devenue comme une seconde Tyr, Astarté y a développé tous ses attributs, identique à l’Astarté que nous trouvons en Phénicie. De cette principale colonie, elle s’est propagée dans le pays, jusque loin dans les terres.

Les rapports des Phéniciens de Carthage avec les Etrusques d’Etrurie méridionale ont été documentés récemment par des fouilles archéologiques faites à Pyrgi, l’un des ports de la cité-Etat de Caeré. Ce port, créé vers la fin du VIIe ou le début du VIe siècle avant J.C. , était un centre religieux important. Les archéologues de l’université de Rome y ont en effet découvert deux temples, nommés A et B, dont le deuxième, le plus ancien, a attiré l’attention des historiens de l’Antiquité à cause des inscriptions qui le mentionnent. En 1964, ils trouvèrent à proximité du temple trois lamelles en or, dont l’une écrite en phénicien et les deux autres en étrusque. Ces inscriptions décrivent l’œuvre architecturale accomplie par le tyran de Caeré, Thefarié Velianas en l’honneur d’Astarté, expression de reconnaissance envers la divinité qui semble avoir été à l’origine d’une victoire militaire.

Malgré certaines difficultés de compréhension du texte phénicien et la connaissance très limitée du texte étrusque, Marcel Gras affirme que le temple B était dédié à Astarté et que le rituel pratiqué en son honneur était entièrement phénicien. L’édifice contenait une vingtaine de chambres, toutes de dimensions identiques, ouvertes sur le temple et en face des autels sur lesquels les fidèles et les prêtres offraient des sacrifices. Ces chambres étaient sans aucun doute destinées à la prostitution sacrée en l’honneur d’Astarté, comme cela se pratiquait non loin de là, à Eryx en Sicile.

Ainsi, c’est en grande partie grâce à la dédicace et à la construction de Thefarié Velianas que nous connaissons l’existence du culte d’Astarté en Etrurie. Il semble, au vu des quelques indices que nous possédons, que la déesse était honorée, d’une part, pour ses qualités de protectrice des combats et de dispensatrice de la victoire, et d’autre part, pour ses fonctions de protection de la fécondité et de la reproduction, ceci étant visible, comme pour les autres régions où son culte est implanté, à travers la pratique de la prostitution sacrée.

Nous venons de constater que le culte de la Déesse Astarté prend des formes différentes selon les pays où il s’établit. Apparaissent des variations dans ses attributions, dans les représentations de la divinité.

Toutefois, l’étude ne peut prendre fin ici. En effet, si les autochtones ont ajouté leur touche locale au culte phénicien initial, ils ont également rapproché Astarté de leurs propres divinités au point parfois de les assimiler, ce qui reste un phénomène courant dans l’Antiquité. Il est donc important de discerner à quelles divinités Astarté a été assimilée, mais aussi de comprendre comment et pourquoi ce processus a eu lieu.

La fusion des caractéristiques initiales et des influences locales : les assimilations d’Astarté aux Déesses étrangères de religions païennes constituent un cadre très ouvert. En effet, les différents panthéons ne sont pas fixes et ils acceptent l’intégration de divinités étrangères. Il s’agit donc de religions toujours en mouvement, flexibles. Au phénomène d’intégration, il faut ajouter celui de l’assimilation ; ces derniers sont d’ailleurs étroitement liés car l’intégration s’explique souvent en raison de l’assimilation en cours.

Les Dieux et Déesses avaient en effet leur équivalent dans les différents panthéons sous des identités variées. Lors de l’intégration d’une divinité étrangère, cette dernière se retrouve souvent assimilée à la divinité qui lui correspond dans le panthéon d’accueil, ce qui peut entraîner un enrichissement de ses fonctions ou de ses attributs.


Audrey Boitte.

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