Album Magique de Pierre, Episode No 82 : 36 ans plus tard, le Train repart en sens contraire et remonte la pente...

Episode No 82 - 36 ans plus tard, le train bleu repasse en sens contraire
et agit comme un coup d’éponge sur un évènement dramatique…

Le Train Bleu - Vendredi 28 août 2009 - De retour de la Saine-Baume, je décide de faire un détour par un petit village de Savoie où j’ai vécu ma petite enfance et où j’ai connu un terrible drame à l’âge de neuf ans.

Juin 1963 : Depuis quelques mois, je fais du vélo et pour échapper à la surveillance de mes trois sœurs ainées, je pédale vraiment très vite. C’est la première fois que j’arrive à prendre un peu de liberté…

En fin d’une belle matinée, je croise une petite fille qui est perchée sur un grand vélo d’adulte très rouillé. Pour ce faire, elle a passé une jambe sous la barre et roule avec le vélo complètement de travers. C’est très cocasse et j’éclate de rire, elle aussi. Elle s’appelle Noëlle, elle est brune avec de longs cheveux ondulées et elle a des yeux bleus merveilleux.

Je lui propose d’échanger nos vélos, sur le sien, je peux m’asseoir sur la selle et mon vélo d’enfant est bien plus facile pour elle. L’après-midi, nous nous retrouvons et passons l’après-midi ensemble ce qui ne fait pas plaisir à Maman qui veut toujours voir où je suis. Au dîner, je vais manger avec un appétit inhabituel, j’ai de belles couleurs et ma nuit va être très calme.

Malgré ses réticences, Maman va quand même m’autoriser à jouer de nouveau avec Noëlle et pendant tout l’été, nous allons vivre des moments formidables. Ma relation avec Noëlle n’a rien de comparable avec celles de mes sœurs et de leurs copines. Elle ne m’impose rien, me demande mon avis sur tout et me laisse faire certains choix de jeux, ce dont je n’étais pas habitué. Notre complicité devient totale et surtout égalitaire.

17 septembre 1963… En fin d’après-midi, le père de Noëlle, agriculteur et alcoolique notoire, passe à côté de la maison avec son tracteur auquel est attelée une remorque. Noëlle m’embrasse et me dit à demain avant de courir vers le char. Lestement, elle prend appui sur la roue et se propulse sur la remorque. Comme d’habitude, nous échangeons de grands signes des bras, expressions puériles du bonheur qui nous habite.

Je retourne alors devant la maison pour la voir dans la montée et lui faire signe de nouveau comme à chaque fois. L’attelage s’éloigne lentement mais brutalement, j’entends un klaxon et un bruit terrifiant. Un autorail bleu débouche à grande vitesse, le machiniste a bloqué les freins qui font hurler les roues sur les rails et actionne désespérément son klaxon.

Devant ce bruit assourdissant, Noëlle se relève brusquement et essaye de sauter de la remorque mais c’est trop tard. L’automotrice percute le char en bois qui explose littéralement. Sans voix, je vois son corps monter à plusieurs mètres de hauteur avant de retomber lourdement sur le bord de la voie.

Je suis tétanisé… Je me précipite sur le chemin mais des adultes me barrent le passage. Peu après, le médecin passe à vive allure dans sa Dauphine marron. Très vite, il repasse en sens inverse. Sur la banquette arrière, un homme tient Noëlle dans ses bras. Elle semble dormir... Je peux voir son visage qui est resté intact mais du sang coule de son oreille droite. A son arrivée à l’hôpital voisin, elle aura cessé de vivre…

Trois mois de bonheur, je n’ai connu que trois mois de bonheur…

Je viens de m’arrêter pour revoir ce lieu pour la seconde fois et surtout pour faire la paix avec ce tragique évènement. Je viens de garer ma voiture et je suis en train d’en descendre quand j’entends un bruit de klaxon derrière moi. J’ai juste le temps de prendre mon appareil et de prendre deux photos de ce même train alors qu’il repasse en sens contraire et que, sur cette photo, la motrice est en train de franchir ce funeste passage à niveau définitivement condamné.

Il n’y en a que deux par jour et je suis justement présent au moment où l’un d’eux repasse mais en sens contraire !!! C’est le même train bleu composé des mêmes voitures mais désormais tractées par une motrice électrique et non plus diesel comme avant. Il ne passe que deux fois par jour dans ce sens là, à 7h05 et 13h48 et j’arrive avec une précision de quelques secondes seulement et après avoir fait un trajet de quatre heures en voiture… Incroyable synchronicité.

L’impression qui m’envahit dans ce moment très particulier m’étonne beaucoup, c’est comme si "ON" venait de passer un immense coup d’éponge sur ce moment terrible de ma vie. Au fil des semaines qui suivent, je me rends compte peu à peu que je ne ressens plus aucune émotion douloureuse, je suis en Paix avec Noëlle.

© Pierre pour CROIX de LUMIERE. . .